Virginie Kenebel/fr

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Écuyère

Par Dominique Jando


Virginie Kenebel (1819-1884) – dont le nom est parfois orthographié Kennebel – fut l'une des plus brillantes étoiles du cirque équestre durant sa période dite « romantique » (environ de 1820 à 1880). Elle fut l'une des premières écuyères de panneau(French) A flat, padded saddle used by ballerinas on horseback., qui interprétaient différents pas de ballet classique sur une large selle plate (le panneau(French) A flat, padded saddle used by ballerinas on horseback.). Plus encore que les écuyères pratiquant le dressage de haute école, à l'instar de leurs homologues masculins, ce sont ces ballerines à cheval qui ont véritablement défini l'époque romantique du cirque équestre.

La famille Kenebel-Avrillon

Marie Virginie Kenebel naquit dans une famille de cirque le 23 avril 1819, à La Guillotière, un quartier de Lyon. Son père, Ludwig (Louis) Daniel Knebel (ou Knoebel, selon sa signature, 1794-1878), dont le nom fut francisé en Kenebel (ou Kénébel), aurait été Sinti (un sous-groupe du peuple rom), mais aucun document ne vient étayer cette affirmation. Si jamais les Knebel avaient été considérés comme des « étrangers » en Allemagne, cela aurait pu être aussi parce qu'ils étaient juifs, comme de nombreuses dynasties d'artistes forains allemands : les parents de Ludwig, Michel Knebel (ou Knoebel) et Leonore, née Östermann, portaient des noms à forte consonance juive.

Selon Signor Saltarino (Valdemar Otto) dans son Artisten Lexikon (1895), les Knebel étaient une « famille [de cirque] de second ordre », mais ils étaient compétents et polyvalents. Principalement danseur de corde mais aussi écuyer voltigeur, Ludwig est né à Mannheim, dans le Bade-Wurtemberg, en Allemagne, le 22 février 1794. Quant à la mère de Virginie, Françoise Sophie Avrillon (dite Sophie, 1799-1862), elle était écuyère, également issue d’une famille de cirque, et née en Toscane, en Italie – à Prato selon son acte de mariage, ou à Florence selon son acte de décès et d'autres documents français ; Prato, qui est très proche de Florence, semble le plus probable.

Louis et Sophie se marièrent le 1er mars 1819 à Colmar, en France, juste à temps pour accueillir leur fille aînée dans une famille légitimement établie. Avec trois frères et deux sœurs, Virginie était l’aînée d'une grande fratrie : elle fut suivie par André (1820-1876), François Amédée (dit Amédée, 1825-1877), Étienne Stephan Antoine (dit Stephan, 1830-1891), Clémentine (1831-1833) et Marie-Honorine (1835-1878).

À l'exception de Clémentine, décédée en bas âge, tous suivirent la voie de leurs parents et embrassèrent une carrière de cirque. Amédée créa sa propre troupe et partit s’installer en Angleterre, d'où, en 1846, il embarqua pour l’Île Maurice, accompagné de son frère André, puis pour l’Inde, où il finit par s’établir (il mourut à Calcutta). André revint en France et travailla à Paris pour les Franconi. Stephan épousa sa cousine, l’écuyère Émilie Lambert (1824-1890 – sa mère Anna était une Avrillon), mais il semble que sa carrière ne fut pas particulièrement remarquable. Marie-Honorine épousa en 1855 l'écuyer Jean-Baptiste Auriol, fils (1834-1857), le fils du célèbre clown Jean-Baptiste Auriol (1806-1881) – une union qui fut malheureusement brève.

Les Avrillon étaient une famille de cirque française. Claude Avrillon (1766-1819), le père de Sophie, était écuyer, tout comme son frère, François (1801-1845), qui dirigea sa propre troupe ; après avoir tenté, sans succès, d’établir un cirque permanent à Marseille, il partit en Espagne et y ouvrit le premier cirque madrilène en 1834, devenant ainsi un pionnier du cirque espagnol. (Louis Kenebel et Sophie Avrillon créèrent aussi leur propre compagnie avec laquelle ils parcoururent l’Europe méridionale : en 1831, ils se retrouvèrent en concurrence avec François Avrillon à Barcelone !)

Les débuts de Virginie

Le Circus Gymnasticus (1812)
À la fin des années 1810, les Kenebel avaient rejoint la célèbre troupe de Christoph de Bach, qui dirigeait le Circus Gymnasticus de Vienne. Ils y côtoyèrent de grands noms de l’équitation comme Gaetano Ciniselli et Alessandro Guerra, ainsi que Laura, seconde épouse de Christoph de Bach, brillante écuyère de haute école. La troupe se produisait six mois par an à Vienne et passait le reste de la saison en tournée dans l’Empire autrichien, et les États allemands et italiens. C’est lors d'une de ces tournées, en 1819, que Virginie vit le jour.

Alessandro Guerra quitta Christoph de Bach en 1826 pour fonder sa propre troupe, emmenant les Kenebel et Gaetano Ciniselli avec lui. L'année précédente, la toute jeune Virginie venait de débuter sur la piste ; elle avait alors six ans. Elle fit rapidement preuve de dispositions naturelles et, outre ses parents, elle bénéficiait d’un environnement d’artistes équestres de haut niveau dont elle put s’inspirer. Elle se spécialisa comme ballerine à cheval, évoluant sur le panneau(French) A flat, padded saddle used by ballerinas on horseback., la large selle plate qui permettait d’exécuter des pas de danse.

Dès l’enfance, elle capta l’attention du public et des professionnels. Dans son ouvrage Das Buch von Zirkus (1926), Joseph Halperson cite un chroniqueur de l’époque décrivant Virginie : « Le peintre qui cherche un modèle idéal pour Cupidon n’a qu’à aller au cirque, il trouvera en cette enfant ce qu’il désire. La nature et l’art s’unissent ici pour créer quelque chose de brillant. Il faut admirer le calme, la sérénité et la dextérité avec lesquels cette frêle fillette évolue sur le dos d’un cheval lancé au galop. »

Jolie, extrêmement gracieuse, Virginie était ce qu’on appelle une « nature ». Elle aimait se produire en public, et consciente de son talent émergent et de l’effet qu’elle produisait, elle visait la perfection. Elle apprit principalement sous la tutelle de sa mère et d’autres membres de la famille Avrillon, mais il ne fait aucun doute qu’elle observait aussi les grands artistes avec lesquels elle partageait la piste, et cherchait à les égaler. Dans sa spécialité, elle fut véritablement une enfant prodige.

Les ballerines à cheval existaient depuis la naissance du cirque : la première fut Patty Astley, épouse du créateur du cirque moderne, Philip Astley. Ces gracieuses écuyères posaient élégamment ou esquissaient quelques pas de danse debout sur le dos de chevaux au trot ou au galop. Le panneau(French) A flat, padded saddle used by ballerinas on horseback. permit des pas de danse plus élaborés – et son usage se répandit alors que le Ballet romantique, illustré par des ballerines d’exception telles que Marie Taglioni (1804-1884) et Fanny Elssler (1810-1884), était à son apogée.

Taglioni et Elssler dansèrent toutes deux à Vienne, et il est fort probable que la jeune Virginie les ait vues : Filippo Taglioni, père de Marie, était alors Maître de ballet à l’Opéra de Vienne, où Marie fit ses débuts en 1822, à dix-huit ans, tandis que Fanny Elssler, âgée de douze ans, était dans le corps de ballet. Née en Suède d’un père italien et d’une mère suédoise elle-même ballerine, Marie Taglioni fit l’essentiel de sa carrière dans l’Empire autrichien puis en France, où elle s’imposa comme l’une des plus grandes danseuses de son temps ; elle est reconnue pour avoir été la première à danser sur pointes et en tutu (dans La Sylphide), ce qui contribua grandement à sa célébrité.

La Taglioni du cirque

Au fil des années, Virginie Kenebel se constitua un répertoire inspiré par celui de Taglioni et d’autres étoiles du ballet romantique. Ce qui la distingua dans le monde équestre, c’est qu’elle possédait les qualités et la grâce nécessaires pour transformer de simples imitations en véritables créations personnelles – comme « La Cachucha », une danse folklorique espagnole revisitée par Fanny Elssler en 1836 dans le ballet Le Diable Boiteux.

Virginie Kenebel dans « La Sylphide » (1832)
Son morceau le plus célèbre demeure toutefois « La Sylphide », d’après le rôle tant admiré de Taglioni – dans un ballet créé et chorégraphié par le père de Marie, Filippo Taglioni, en 1832 à l’Opéra de Paris, où il était devenu Maître de ballet. Ce fut la première fois que Marie dansa sur pointes et en tutu romantique, style que Virginie reprit sur son panneau(French) A flat, padded saddle used by ballerinas on horseback.. C'est ainsi que Virginie Kenebel allait devenir la « Taglioni du cirque ».

Avant de recevoir ce surnom prestigieux, elle s’était déjà forgé une solide carrière, marquée d’une notoriété croissante et d’un très large succès. Les Kenebel quittèrent Alessandro Guerra pour intégrer d’autres troupes, dont la leur – celle avec laquelle ils rivalisèrent avec la compagnie de François Avrillon en Catalogne en 1831.

À cette période, Sophie Kenebel semble s’être consacrée à l’éducation de ses enfants, tandis que Louis Kenebel, artiste polyvalent, décrochait des engagements pour lui et sa fille. Mais Virginie s’imposa rapidement comme la vedette de la famille : au fil des années, son talent exceptionnel attirait toutes les attentions, et elle devint le principal atout des Kenebel. Sa réputation croissante en fit une artiste recherchée, et Virginie fut vite la raison principale pour laquelle la troupe familiale obtenait ses engagements. On sait peu de choses sur l’activité des Kenebel après leur départ de la troupe de Guerra ; néanmoins, en 1832, ils tournèrent avec celle de Jacques Tourniaire – remarquable écuyer et directeur qui allait introduire le cirque en Russie cinq ans plus tard. Le Cirque Tourniaire avait installé sa construction(French) A temporary circus building, originally made of wood and canvas, and later, of steel elements supporting a canvas top and wooden wall. Also known as a "semi-construction." pour la saison de Noël sur la place des Quinconces à Bordeaux, où Virginie, alors âgée de treize ans, fit forte impression.

De retour à Bordeaux au printemps 1833, cette fois avec le Cirque Loisset, Virginie s’imposa comme une l'étoile montante du monde équestre. Son interprétation personnelle du nouveau ballet de Marie Taglioni, La Sylphide, enchanta le public. Séduits par sa grâce et son talent exceptionnels, certains admirateurs allaient jusqu’à lui dédier des poèmes – preuve de l’enthousiasme qu’elle suscitait. Elle n’avait que quatorze ans, mais c'est alors qu'elle fut surnommée la « Taglioni du cirque ».

Les déplacements des Kenebel pendant les quatre années suivantes sont mal documentés, mais on sait qu’ils tournèrent en Italie en 1833, pays où Virginie acquit aussi une grande popularité. Il faut rappeler que, au XIXe siècle, les chevaux étaient omniprésents dans la vie quotidienne de chacun et les grands écuyers – notamment les écuyers voltigeurs – étaient appréciés de toutes les couches sociales. Les écuyères de haute école et les ballerines à cheval constituaient cependant une classe à part, particulièrement prisée de l’élite masculine mondaine, férue de dressage et sensible à la grâce du ballet classique.

Virginie Kenebel à Paris

La réputation de Virginie Kenebel gagna finalement Paris et attira l’attention des Franconi. Adolphe Franconi était le régisseur(French) The stage (or ring) manager—and sometimes Ringmaster—in a French circus. (See also: Monsieur Loyal) (titre équivalent à celui de directeur artistique dans le cirque français de l’époque) des cirques de Louis Dejean, le Cirque Olympique sur le boulevard du Temple, et le tout nouveau Cirque des Champs-Élysées, son annexe estivale, dans les jardins des Champs-Élysées (à l’emplacement de l’actuel Théâtre Marigny).

Antonio Franconi (1737-1836), fondateur de la dynastie, et ses fils, Laurent (1776-1849) et Henri (1779-1849), furent les pionniers du cirque en France, notamment à Paris, et le Cirque Olympique sur le boulevard du Temple (le troisième du nom) fut exploité par le fils d’Henri, Adolphe (1802-1855), avec les dramaturges Ferdinand Laloue (1794-1850) et Amable Vilain de Saint-Hilaire (1799-v.1865), jusqu’à sa faillite en 1830 – trois ans seulement après son ouverture ! Louis Dejean, sur le terrain duquel le cirque avait été construit, vint à la rescousse : il racheta le bâtiment et le loua à ses anciens propriétaires.

Louis Dejean (1797-1879), qui n’était pas alors un homme de cirque, était déjà un homme d’affaires avisé. Ancien boucher, il avait fait fortune en ravitaillant en viande les troupes étrangères (britanniques, prussiennes, autrichiennes, allemandes, suisses, et sardes) qui occupaient la France en 1814 après la chute de Napoléon. Il investit ensuite son argent dans l’immobilier à Paris, notamment dans le quartier du boulevard du Temple, qui était alors l'épicentre des divertissements parisiens.

Virginie Kenebel et les étoiles du Cirque des Champs-Élysées (1837)
Lorsque le Cirque Olympique fit à nouveau faillite en 1833, Dejean reprit le contrôle de sa propriété, mais eut l’intelligence de garder Adolphe Franconi et Ferdinand Laloue pour en assurer la direction artistique. Leur équipe comprenait aussi Laurent, l’un des plus grands maîtres écuyers de sa génération, et son fils Victor (1811-1897), excellent écuyer lui-même (qui publiera un traité de dressage, Le Cavalier et l’Écuyer, en 1891). Virginie Kenebel débuta chez Dejean au Cirque des Champs-Élysées au printemps 1837.

Elle fut apparemment engagée par Laurent Franconi, qui vit en elle une recrue idéale pour le Cirque des Champs-Élysées, qui fonctionnait sous un « privilège » n’autorisant que des numéros équestres (domaine de Laurent), contrairement au Cirque Olympique qui, doté d’une grande scène et d’une piste, était célèbre pour ses spectaculaires pantomimes (les hippodrames) – spectacles mêlant équitation, musique et mise en scène théâtrale, souvent sur des thèmes militaires glorifiant Napoléon et le patriotisme français. Les théâtres du boulevard, nombreux, avaient protesté contre la concurrence déloyale du Cirque Olympique, qui était alors la plus grande salle de Paris : le privilège limité du Cirque des Champs-Élysées visait à éviter de nouveaux conflits.

Le Cirque des Champs-Élysées fut immédiatement reconnu comme le « temple » de l'équitation, mais le bâtiment de 1837 n’était pas encore le cirque élégant, qui le remplaçera près du Rond-Point des Champs-Élysées en 1843 : il ne s’agissait alors que d’une construction(French) A temporary circus building, originally made of wood and canvas, and later, of steel elements supporting a canvas top and wooden wall. Also known as a "semi-construction." en bois assez inconfortable, où le public s’asseyait sur des gradins au-dessus des écuries. Pourtant, grâce à son emplacement à la mode, sa clientèle fut d’emblée la haute société parisienne, peuplée de connaisseurs des choses équestres et d’amateurs d’écuyères. Virginie Kenebel, qui avait dix-huit ans, reçut un contrat de 1.500 francs par an (plus de 30.000 Euros actuels), ce qui était un excellent salaire. Comme le reste de la troupe, elle devait se produire l’hiver au Cirque Olympique.

Virginie était en bonne compagnie : la belle Antoinette Lejars, née Cuzent, étoile de premier plan, était ballerine à cheval et présentait aussi des chevaux en haute école, comme le faisait le plus grand écuyer de l’époque, François Baucher, qui était aussi le maître de manège du cirque ; le talentueux acrobate, clown et écuyer Jean-Baptiste Auriol, que Virginie avait connu au Cirque Loisset, était déjà un pilier de la troupe de Dejean, qui comptait aussi les jeunes voltigeurs François et Baptiste Loisset, fils de Baptiste Loisset. Le frère d’Antoinette Lejars, l’intrépide Paul Cuzent, créateur des spectaculaires « Jeux Romains » et écuyer polyvalent, et ses sœurs, Armantine et Pauline (laquelle, sous la houlette de Baucher, rivalisera avec la célèbre Caroline Loyo) complétaient la troupe avec Jean Lejars, mari d’Antoinette, autre écuyer de talent.

Les tribulations de Victor et Virginie

Victor Franconi (v.1840)
Un journaliste de l’époque décrivait Virginie Kenebel comme « l’une des plus jolies et agiles écuyères du Cirque Olympique ». Cela n’échappa pas à Victor Franconi (1811-1897), vingt-six ans, qui se produisait dans la troupe et s’intéressa de près à Virginie. En novembre, Louis Kenebel, qui n'était pas retenu dans le contrat de sa fille (il n’était pas du même calibre) et était probablement contrarié par la perte de sa principale source de revenus, intenta un procès à Laurent et Victor Franconi pour « détournement et séquestration de sa fille mineure ».

Le Journal des Débats rapporta que Maître Delangle, avocat des Franconi, dut rappeler à Louis Kenebel qu'à dix-huit ans, sa fille avait n’était plus mineure, et qu’elle était employée légalement chez les Franconi par un contrat valide. Les Franconi furent promptement acquittés et quittèrent le tribunal sous les applaudissements des artistes venus les soutenir ; les Kenebel quittèrent Paris et poursuivirent leur carrière, sans le bénéfice de leur talentueuse aînée. Victor Franconi fit rapidement entrer Virginie dans le clan Franconi.

Plus tard, en juin 1844, Virginie se produisit enfin dans le tout nouveau Cirque des Champs-Élysées, bâtiment élégant créé pour Dejean par Jacques Ignace Hittorff (1792-1867), architecte de la place de la Concorde. Hittorff, qui était chargé de remodeler le Jardin des Champs-Élysées, y intégra le Cirque près du Rond-Point, côté nord de l’avenue, et son pendant, le Panorama (aujourd’hui le Théâtre du Rond-Point), au sud, la réplique architecturale du cirque qui donne une bonne idée de l’aspect du cirque, démoli en 1900.

Mais l’organisation du cirque connut alors de profonds bouleversements : Louis Dejean venait de céder ses deux cirques à un nouveau gestionnaire, Jules Gallois, propriétaire immobilier à Saint-Germain-en-Laye, près de Paris, qui avait des ambitions théâtrales. Gallois créa la « Société Gallois et Cie » pour diriger les deux établissements. Malheureusement, il manquait des qualités requises d’un bon entrepreneur et d’un homme de spectacle !

Il conserva cependant les Franconi et Laloue pour diriger la partie artistique. La troupe qu’il hérita était toujours brillante. Virginie Kenebel, dont le rôle avait pris de l’importance, côtoyait des stars comme Gaetano Ciniselli, qu’elle avait connu chez Guerra, et son épouse Adelaïde Hinné, Camille Leroux, Laura Bassin, les Loisset, et la « Diva de la Cravache », la redoutable Caroline Loyo, la plus fameuse écuyère de haute école de l’époque, épouse de François Loisset et rivale de Baucher, qui était le maître-écuyer du cirque. Au Cirque des Champs-Élysées, Baucher et Loyo se produisaient en alternance, Baucher n’appréciant pas la concurrence. On y retrouvait aussi Auriol, désormais concurrencé par un autre clownGeneric term for all clowns and augustes. '''Specific:''' In Europe, the elegant, whiteface character who plays the role of the straight man to the Auguste in a clown team.-acrobate, Victor Chabre, dit « L’éclair ».

Le Cirque des Champs-Élysées (v.1860)
Cette situation ne dura pas : la troupe était de plus en plus mécontente de la gestion de Gallois. Paul Cuzent était déjà parti avec sa famille (dont Antoinette Lejars) pour fonder le Cirque de Paris en association avec Baptiste Loisset et son beau-frère Jean Lejars. Dejean avait très mal pris leur départ, car ils figuraient parmi ses plus précieux atouts. Mais Gallois allait subir des défections bien plus importantes.

D’abord, Ferdinand Laloue et Victor Franconi envisagèrent d’ouvrir le premier Hippodrome de Paris, au sommet des Champs-Élysées, à l’ombre de l’Arc de Triomphe. L'Hippodrome serait une salle estivale, mais de grande taille, dédiée aux arts équestres – et donc une concurrence directe au Cirque des Champs-Élysées. Contractuellement, rien ne les en empêchait. Laloue et Franconi inaugurèrent l'Hippodrome de la Barrière de l’Étoile, vaste arène à ciel ouvert, le 3 juillet 1845. Virginie Kenebel, qui formait maintenant un couple avec Victor Franconi, les y suivit, ainsi que d’autres membres de la troupe.

Puis, à l’automne 1846, la troupe Cuzent-Lejars arriva à Saint-Pétersbourg, en Russie, pour y fonder le premier cirque national russe. Sur place, ils se trouvèrent en compétition avec la compagnie d’Alessandro Guerra, qui tenta aussitôt de les contrecarrer en faisant venir les derniers piliers de la troupe de Dejean : Gaetano Ciniselli et sa famille, et surtout la dernière vedette qui restait à Gallois, Caroline Loyo. Victor Chabre décida alors rejoindre lui-aussi Cuzent à Saint-Pétersbourg.

Gallois tenta de poursuivre tous ces transfuges, sans succès, et sa situation financière se dégrada. Il obtint l’autorisation de vendre le Cirque Olympique à Adolphe Adam, le compositeur des ballets Giselle et Le Corsaire ; le cirque perdit alors sa piste pour devenir un théâtre, l'Opéra National. Gallois ne conservait que le Cirque des Champs-Élysées, dont la saison était limitée à l’été. En 1847, pour éviter le naufrage, Dejean reprit possession de son bien et reconstitua vite une troupe solide.

Épilogue : Madame Victor Franconi

Pendant ce temps, Virginie Kenebel et Victor Franconi eurent un fils, Marie Luigi Charles Franconi, dit Charles (1844-1910), né le 3 juillet 1844 à Turin, en Italie. Puis, le 18 février 1846, Virginie donna naissance à leur seconde enfant, Marie Antoinette Angelina, à Passy, où ils résidaient (Passy était alors une commune élégante sur la Seine, qui fut rattachée à Paris en 1860). Virginie Kenebel et Victor Franconi se marièrent à Paris le 3 juin 1846. Ils eurent une autre fille, Marie Louise Laurence Victorine, née le 17 septembre 1856 à Brucourt, dans le Calvados.

Dès lors, Virginie fut connue sous le nom de « Madame Victor Franconi ». Elle avait mis fin à sa carrière d'écuyère avant la naissance de Charles. Elle n’avait alors que vingt-cinq ans, mais comptait déjà près de vingt années de piste – avec un succès qui ne fut jamais démenti, du début à la fin. Victor Franconi poursuivit sa carrière chez Dejean jusqu’en 1873, année où il prit la direction des deux cirques (le Cirque des Champs-Élysées et le Cirque d’Hiver, qui avait succédé à l’ancien Cirque Olympique) : la dynastie Franconi retrouvait enfin son rang de Première Famille du cirque parisien. (Leur fils Charles succédera officiellement à son père en 1897.)

Virginie Kenebel s’éteignit le 31 août 1884, à la résidence familiale, 22 rue de la Faisanderie à Passy, désormais intégrée au très chic XVIe arrondissement de Paris. Elle avait soixante-cinq ans. Excepté quelques vieux amateurs de cirque et passionnés d’équitation, rares étaient ceux qui se souvenaient qu’avant d'être Madame Victor Franconi, elle avait été Virginie Kenebel, la « Taglioni du cirque ». Victor Franconi mourut treize ans plus tard, le 21 juin 1897, à l’âge de quatre-vingt-six ans.

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