Cirque Bureau/fr

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Par Dominique Jando

De la fin du XIXe siècle au début des années 1950, le Cirque Bureau fut l’un des cirques les plus populaires de France. Au fil de sa longue existence, il s’était constitué dans les provinces françaises un public fidèle, appréciant la constante haute qualité de ses spectacles et sa simplicité, dépourvue de la surenchère publicitaire de ses concurrents. Ses visites étaient attendues et anticipées partout où il passait, pratiquement à la même période chaque année. Hélas, cette routine bien établie fut perturbée par la Seconde Guerre mondiale et l’occupation nazie de la France — et Jules Glasner, son dernier directeur, eut bien du mal à redonner au cirque sa place dans la nouvelle ère économique qui suivit la guerre : le Cirque Bureau plia son chapiteau(French, Russian) A circus tent, or big top. en 1953, à l’issue de ce qui fut annoncé comme sa « 99e Saison ».

1. LE CIRQUE DES FRÈRES BUREAU

Son fondateur était Jean Bureau (1836-1899), né le 31 mai 1836 à Villeréal, un petit village du Lot-et-Garonne qui a conservé son architecture médiévale et qui est aujourd’hui classé parmi les « plus beaux villages de France ». Son père, Jean, Sr. (1809-1844), charpentier et fils d’agriculteur, et sa mère, Françoise (née Arché, 1815-1880), eurent deux autres enfants : Cosme (1838-1885) et Jeanne (1844-1908). Jean Bureau n’avait que huit ans lorsqu’il perdit son père, et pour améliorer les finances précaires de la famille, il fut bientôt placé en apprentissage chez un forgeron.

La Famille Tagg

En 1853, un petit cirque équestre itinérant arriva à Villeréal. C’était une modeste affaire appartenant à William Tagg (1822-1884) et à son épouse Elizabeth, née Woodley, un couple d’artistes britanniques installés de longue date en France. Les Tagg avaient besoin d’un maréchal-ferrant pour ferrer leurs chevaux, et le patron de Jean, qui avait dix-sept ans et était passionné de chevaux, l'envoya pour effectuer la tâche. Jean fut immédiatement fasciné par ces gens dont l’horizon semblait sans limites ; il demanda à William Tagg s’il pouvait suivre la troupe comme garçon d’écurie — et les Tagg, dont les ressources humaines étaient sans doute limitées, quittèrent Villeréal avec Jean.

C’est ainsi que Jean Bureau débuta sa carrière circassienne. Jeune, athlétique et passionné d’équitation, il se forma à l'acrobatie à cheval et devint rapidement un excellent voltigeur. Devenu artiste à part entière dans la troupe, il porta son attention sur la jeune Anna Tagg (1840-1913), la fille du directeur, née à Paris et de quatre ans sa cadette. Apparemment, le sentiment était réciproque — à tel point qu’en 1862, Anna donna naissance à leur premier enfant, Françoise Elizabeth (dite Elizabeth). Il était donc temps de légaliser leur union : le jeune couple se maria le 6 mars 1863 à Cenon, dans la banlieue de Bordeaux. Jean avait alors vingt-sept ans et Anna vingt-trois.

Cette suite d’événements soulève une question : quand le cirque Bureau fut-il réellement créé ? Selon une tradition ultérieure, le Cirque Bureau aurait été « fondé en 1854 par Jean et Anna Bureau », mais à cette date, si Jean avait dix-huit ans, Anna Tagg n’en avait que quatorze. Toutefois, la polyvalence de Jean comme garçon d’écurie, maréchal-ferrant et artiste était précieuse dans ce petit cirque familial : il est donc possible que les Tagg l’aient considéré comme le fils et l’héritier qu’ils n’avaient pas, et que l’intégrer à la famille revenait à lui accorder une copropriété.

Selon les archives, Jean Bureau commença à utiliser le titre Cirque Bureau vers 1884, après avoir employé plusieurs enseignes auparavant. Jean et Anna ne se marièrent qu’en 1863, après la naissance de leur premier enfant en 1862, ce qui signifie qu’ils n’étaient pas encore un couple légitime en 1854 — sans parler de l’âge d’Anna à l’époque. Au vu de ces détails, il est raisonnable d’interpréter l’année 1854 comme marquant les débuts d'artiste de cirque de Jean Bureau, peut-être aussi comme codirecteur de l’entreprise des Tagg.

Du Cirque Bordelais au Grand Cirque Bureau

Quoi qu’il en soit, à un moment donné, Jean et Anna Bureau créèrent leur propre cirque. Cela fut probablement fait avec le matériel des Tagg, qui pourraient le leur avoir laissé — ce qui expliquerait d’autant mieux la date de 1854 comme celle de la fondation du Cirque Bureau : le premier cirque de Jean et Anna n’était peut-être que la continuation du cirque des Tagg. Le Cirque Bureau demeurait cependant une entreprise itinérante modeste, qui avait besoin de se développer, et Jean demanda à son frère Cosme de venir l’aider à le gérer et le faire prospérer.

Au début, leur compagnie travailla sous divers noms — comme c’était courant pour les cirques ambulants dont le nom du propriétaire n’était pas encore assez établi pour attirer le public, ou quand les propriétaires ne souhaitaient pas que leur nom soit associé à certaines situations délicates pouvant leur porter préjudice. La première mention d’un cirque dirigé par les Bureau remonte à 1876 : il s’agissait du Cirque Bordelais, ce qui suggère que les Bureau étaient restés dans la région initialement visitée par les Tagg, et dont Jean était originaire.

Le Cirque Bordelais n’avait plus rien à cacher : il était clairement annoncé sous la direction des frères Bureau et de « Joanny Fils, ainé ». Joanny était le pseudonyme d’une vieille famille italienne d’artistes ambulants, les Magrini ; en professionnel aguerri, Joanny Fils dut aider les Bureau à développer leur entreprise. Ils se produisaient désormais dans une construction(French) A temporary circus building, originally made of wood and canvas, and later, of steel elements supporting a canvas top and wooden wall. Also known as a "semi-construction.", c’est-à-dire un cirque de bois construit, démonté et reconstruit dans les villes où ils s’installaient (souvent à l’occasion de grandes foires), comme le faisaient de nombreuses compagnies ambulantes au XIXe siècle.

Jean Bureau étendit également son territoire : en 1884, il érigea sa construction(French) A temporary circus building, originally made of wood and canvas, and later, of steel elements supporting a canvas top and wooden wall. Also known as a "semi-construction." à Thonon, en Haute-Savoie, dans le sud-est de la France. Son frère, malade, avait quitté la troupe (il mourut en 1885 à Toulouse), et le cirque prit le nom de Cirque Bureau Aîné : le Cirque Bureau était enfin devenu une raison sociale. La famille de Jean Bureau s’était également agrandie : après Elizabeth, Anna donna naissance à Marguerite Jeanne (1865-1936), Jean Joseph (dit Joseph, 1867-1911), Louis Paul (dit Paul, 1871-1925), et Adèle Louise (dite Louise, 1874-1908). Ils adoptèrent aussi une sixième enfant, Annie (dite Ninie, née en 1878).

La sœur de Jean, Jeanne Bureau, rejoignit la compagnie peu après son frère Cosme et épousa un acrobate, Jean-Baptiste Boistard, avec lequel elle eut quatre enfants. Ensuite, le voltigeur Fortuné Francesco Ferroni (1856-1898, fils de Luigi Ferroni et Margaretta Truzzi — tous deux issus de familles italiennes qui fondèrent d’importantes dynasties de cirque en Russie) épousa Marguerite. Le 6 mai 1888, Achille Eugène Conche (1868-1909), venu au Cirque Bureau avec ses frères comme clown musical, épousa Elizabeth à Versailles (il avait dix-neuf ans, elle vingt-six). Enfin, Louise épousa l’écuyer britannique John Chester Rowland en 1903 — union qui ne dura pas longtemps, puisque Louise décéda cinq ans plus tard, en 1908. Ils avaient eu un fils, Jean Rowland, né en 1905.

Ainsi, en quelques décennies, les Bureau avaient déjà laissé leur marque dans le monde du cirque ! Leur grande tribu forma l’ossature des spectacles du Cirque Bureau pendant plusieurs années. Dans un programme typique, le public pouvait applaudir Achille Conche, qui jonglait et présentait une entrée(French) Clown piece with a dramatic structure, generally in the form of a short story or scene. musicale avec ses frères ; Ferroni faisait un numéro de double jockeyClassic equestrian act in which the participants ride standing in various attitudes on a galoping horse, perform various jumps while on the horse, and from the ground to the horse, and perform classic horse-vaulting exercises. avec Joseph Bureau, et Paul Bureau, sous le nom de Popol, présentait une parodie de corrida. Ninie Bureau était voltigeuse équestre et Marguerite Bureau, ballerine à cheval. À eux s’ajoutaient d’autres membres de la famille et des artistes engagés, et toute la troupe participait à une pantomimeA circus play, not necessarily mute, with a dramatic story-line (a regular feature in 18th and 19th century circus performances). classique en seconde partie du spectacle.

Le 27 décembre 1898, le mari de Marguerite, Fortuné Ferroni, mourut d’une mauvaise chute à Brive-la-Gaillarde (en Auvergne), après avoir tenté un saut périlleux à cheval les deux pieds attachés dans un panier — un vieux classique équestre, certes, mais ni facile ni sans risques ! Marguerite et Fortuné eurent quatre enfants : Louis Georges (1887-1974), Annetta (dite Anna, 1891-1958), César (1893-1894) et Robert Joseph (1896-1922). La lignée Ferroni occupe une place importante dans l’histoire du Cirque Bureau car ce sera finalement Annetta qui, plusieurs décennies plus tard, assurera sa continuité et son maintien dans la famille.

Le Cirque Bureau Frères

Jean Bureau se retira en 1896 et laissa la direction du cirque à ses fils Joseph et Paul. Il décèda trois ans plus tard, le 31 octobre 1899, à Saint-Amand-Montrond, petite ville du département du Cher (où le cirque devait probablement se produire). Jean Bureau avait soixante-trois ans. En 1909, le Cirque Bureau voyageait par traction chevaline avec un chapiteau(French, Russian) A circus tent, or big top. à deux mâts — bien qu’il utilisât toujours sa construction(French) A temporary circus building, originally made of wood and canvas, and later, of steel elements supporting a canvas top and wooden wall. Also known as a "semi-construction." pour les grandes foires qu’il visitait chaque année. Il avait également adopté l’éclairage électrique : le Cirque Bureau Frères entrait dans une ère nouvelle.

Les frères Bureau continuèrent d’étendre considérablement leur territoire. Leur cirque devint très populaire sur la côte Atlantique, qu’il parcourait régulièrement, de La Rochelle à Bayonne en passant par toutes les villes intermédiaires. Il tournait aussi à l'intérieur des terres, se produisant dans des villes majeures telles que Lyon, où, en 1904, dans l’ancien bâtiment du Cirque Rancy avenue de Saxe, il présenta « L'Auto-Bolide » de Mauricia de Thiers, une attraction(Russian) A circus act that can occupy up to the entire second half of a circus performance. sensationnelle qui avait connu un immense succès aux Folies-Bergère à Paris.

Mlle de Thiers s’installait dans une voiture miniature lancée sur une rampe et effectuait un « looping the loop » dans les airs avant d’atterrir sur une autre rampe ! Née Anaïs Betant, Mauricia de Thiers (1880-1964) était alors une vedette, et l’on disait qu’à Lyon, elle recevait un tiers de la recette — ce qui, vrai ou non, en valait certainement la peine pour les Bureau.

Puis la santé de Joseph Bureau se dégrada — au point qu’il dut finalement quitter le cirque et entrer dans un sanatorium à Leysin, en Suisse, où le cirque s'était produit en 1909. Il y décéda le 30 novembre 1911, à quarante-quatre ans. N’ayant jamais été marié, il n’avait pas de descendance. La gestion de la compagnie revint à son frère Paul et à sa sœur, Marguerite Ferroni.

Le 27 juillet 1913, Anna Tagg-Bureau, cofondatrice du cirque, décéda à Angoulême, en Charente. Elle avait soixante-treize ans. Mais un événement plus heureux et notable se produisit le 12 février de la même année à Nevers, où le cirque se produisait : Anneta Ferroni, mieux connue sous le nom d’Anna, fille de Marguerite Bureau-Ferroni, épousa le talentueux dresseur Jules Glasner (1883-1962).

L’arrivée de Jules Glasner

Jules Glasner aura un impact majeur dans l’histoire du Cirque Bureau. Né à Saint-Pierre-lès-Calais (aujourd’hui intégré à la ville de Calais) le 1er octobre 1883, Jules Marc Glasner venait d’une famille d’artistes ambulants : son père, Philippe Glasner (1847-1921), d’origine allemande, débuta comme musicien dans un théâtre ambulant, le Théâtre Delafioure, et épousa la fille du directeur, Mariette (1849-1924). (Les Delafioure étaient d’origine italienne ; leur véritable nom de famille était Dellafiora.) Jules avait une sœur jumelle, Louise, et trois aînés, Elisa, Anna et Émile.

En 1895, Philippe et Mariette Glasner créèrent leur propre entreprise ambulante, le Cirque des Singes, dont l’attraction(Russian) A circus act that can occupy up to the entire second half of a circus performance. principale était un groupe de quinze singes en costumes raffinés, se livrant à un banquet effréné autour d’une table. Le Cirque des Singes proposait toutefois d’autres numéros : Elisa Glasner s'y produisait au trapèze Washington, Anna dansait sur le fil, Louise jonglait et présentait un duo sur fil avec son frère Jules — qui se produisait aussi comme clown musical et présentait un numéro de chiens. Comme tous les enfants de cirque, les Glasner furent formés à de nombreuses disciplines.

Philippe Glasner abandonna son entreprise de cirque en 1908 et acheta le « Musée d’Anatomie Dupuytren », une exposition ambulante dérivée du célèbre musée de la Sorbonne à Paris qui présentait des reconstitutions en cire, des squelettes et des spécimens conservés en formol de malformations humaines et animales. Ces expositions macabres étaient alors populaires sur les foires ! Cependant, l’affaire de Glasner n’avait aucun lien avec le musée parisien, et son nom aurait été illégal en France : il ne tourna que sur les foires belges, où il resta actif jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre mondiale.

Pendant ce temps, les enfants Glasner avaient pris leur envol : les sœurs de Jules se marièrent dans le monde forain, et Jules poursuivit sa carrière avec son numéro de chiens, qui le mena au Cirque Bureau et à son mariage avec Anna Ferroni. Excellent dresseur, Jules Glasner fut une recrue précieuse pour la famille Bureau ; il créera au fil du temps de nombreux numéros animaliers pour le cirque, des chiens et chèvres aux singes et poneys, et deviendra célèbre pour sa remarquable cavalerie(French) The ensemble of the horses in an equestrian circus; a group of horses presented "at liberty.", la fierté du Cirque Bureau : Jules Glasner fut l’un des meilleurs maîtres-écuyers de sa génération en France.

Les débuts de Jules Glasner comme membre de la famille Bureau furent malheureusement interrompus par le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le 3 août 1914. Le cirque, alors en représentation en Charente-Maritime, dut interrompre ses activités : les chevaux furent réquisitionnés par l’armée, ainsi qu’une partie du matériel roulant. Puis, Louis et Robert Ferroni, ainsi que leur beau-frère, Jules Glasner, furent mobilisés.

À quarante-trois ans et à la tête de l’entreprise familiale, Paul Bureau est autorisé à rester. Il met le matériel restant à l’abri à Pons, village au sud de Saintes, en Charente-Maritime, où il restera durant toute la guerre et où se tiendront ensuite les quartiers d’hiver du cirque pendant quelques années. Pendant la guerre, Marguerite Ferroni et Anna Glasner nouèrent des amitiés durables dans les Charentes, où le Cirque Bureau jouira par la suite d’une grande popularité.

Une nouvelle ère

Après une guerre longue et destructrice, l’Armistice fut signé le 11 novembre 1918. Les hommes rentrèrent chez eux, Jules Glasner avec des médailles témoignant de son héroïsme au front, et Robert Ferroni avec de graves blessures de guerre ; plus tard, en 1921 à Pons, Robert et son épouse Antoinette (née Rolland) auront une fille, Nelly (1921-2009), mais Robert décèdera de ses blessures l’année suivante à Saintes. Quant à Nelly, elle épousera plus tard l’écuyer belge Octave De Pessemier (1915-1986). Louis Ferroni décida de rester dans l’armée où il fera une brillante carrière ; il restera cependant fidèle à ses origines circassiennes et épousera Théodora (Dora) Rancy, fille du directeur Napoléon Rancy — héritier de la plus ancienne dynastie de cirque française.

Les années d’après-guerre marqueront un tournant important pour le Cirque Bureau. Durant cette longue interruption, Paul et sa sœur, Marguerite Ferroni (connue sous le nom de « Madame Bureau »), préparèrent leur retour avec une entreprise mieux adaptée à la modernité. La construction(French) A temporary circus building, originally made of wood and canvas, and later, of steel elements supporting a canvas top and wooden wall. Also known as a "semi-construction." fut totalement abandonnée au profit exclusif d’un grand chapiteau(French, Russian) A circus tent, or big top. à deux mâts de 36 mètres, et le cirque adopta le transport par chemin de fer, ce qui permettait de grands sauts entre les villes et d'y séjourner moins longtemps sans perdre de jours de représentation lors des déplacements.

Le matériel roulant comprenait huit remorques pour le transport du matériel et trois caravanes, avec deux camions et un tracteur achetés aux surplus de l’armée américaine pour acheminer l’ensemble de la gare au terrain du cirque. Tout cela voyageait sur des wagons plats, auxquels s’ajoutaient des fourgons pour les chevaux et autres animaux, et probablement une voiture pour le personnel. (Comme c’était l’usage alors, les artistes logeaient à l’hôtel.)

Jules Glasner fut promu au poste de régisseur(French) The stage (or ring) manager—and sometimes Ringmaster—in a French circus. (See also: Monsieur Loyal). La tournée était désormais organisée par un avant-courrier, Amédée Ringenbach (1891-1973), ancien mécanicien devenu acrobate, qui rejoignit les Glasner en 1920 avec son numéro de main à main, avant de perdre son partenaire. Ringenbach fondera son propre cirque en 1935, le Cirque des Alliés (rebaptisé plus tard Cirque National sous l’occupation allemande), et partagera les quartiers d’hiver avec les Bureau.

Les programmes, comme d'habitude, étaient d’excellente qualité. En 1921, par exemple, figuraient en vedettes le contorsionniste Chester Kingston, le célèbre numéro comique sur fil mou de Germain Aéros, et Les Norbertys, équilibristes sur leur « Échelle du diable », oscillant dangereusement sur un trapèze. On y trouvait aussi les numéros animaliers de Jules Glasner et sa cavalerie(French) The ensemble of the horses in an equestrian circus; a group of horses presented "at liberty.", ainsi que les élégantes prestations équestres d’Anna Ferroni. Ces plateaux rivalisaient avec ceux des prestigieux cirques parisiens, le Medrano et le Nouveau Cirque (le Cirque d'Hiver était devenu un cinéma).

Le Cirque Bureau était fier de cette qualité et son public l’appréciait ; il se proclamait fièrement « Le grand cirque français » et adoptera bientôt une devise qui deviendra sa profession de foi : « Le cirque sans bluff » — à une époque où de nombreux cirques ambulants français, influencés par les méthodes publicitaires du Cirque Barnum & Bailey en Europe au tournant du XXe siècle, avaient commencé à mettre en avant (et à exagérer) la taille de leurs chapiteaux et de leurs ménageries plutôt que de se concentrer sur leur contenu artistique — souvent répétitif et pas toujours de premier ordre.

Dans l’immédiat après-guerre, le Cirque Bureau s’était très bien rétabli, malgré la dévastatrice pandémie de grippe espagnole de 1918-1919, qui fit 2,3 millions de morts en Europe. De plus, la période d’après-guerre fut favorable aux cirques français — et au Cirque Bureau en particulier, surtout grâce à l’excellence de ses spectacles qui auraient su s’imposer même en temps difficiles. Pourtant, Marguerite Ferroni avait passé la cinquantaine, ce qui n’était pas jeune à l’époque, et il semble que la santé de son frère cadet Paul déclinait déjà.

Depuis la fin de la guerre, Jules Glasner et son épouse Anna s’impliquaient de plus en plus dans la gestion quotidienne du cirque — lui, s’occupant des aspects techniques et artistiques, et elle, des tâches administratives. Jusqu’en 1923, les programmes mentionnaient Paul Bureau comme « seul directeur » du cirque. L’année suivante, son nom disparassait et Jules Glasner apparut avec le titre d’Administrateur-Général. Paul Bureau décéda le 3 mai 1925 à Saint-Mandé, banlieue parisienne ; il n’avait que cinquante-trois ans et, comme son frère Joseph, il ne laissait pas de descendance.

2. LE CIRQUE BUREAU DE JULES GLASNER

À soixante ans, Marguerite Bureau-Ferroni, qui était la véritable force derrière le trône depuis un certain temps, décida de prendre sa retraite et de laisser le cirque entre les mains compétentes des époux Glasner. Le cirque avait de nouveaux quartiers d’hiver au 30 rue Mazagran à Bourges — au centre géographique de la France. Le site, avec ses hangars industriels, était plus pratique que la base de Bureau à Pons durant la guerre, et, de par sa position, Bourges était aussi pour Amédée Ringenbach un point de départ idéal pour organiser ses tournées dans les provinces françaises.

Une tournée typique commençait à Bourges, puis le cirque visitait les régions centrales de la France, avant de partir à l’est vers Belfort, de descendre au sud vers la Bourgogne et le Rhône, puis vers Arles en Provence, et de se diriger ensuite vers la côte Atlantique pour remonter en Bretagne. Ensuite, il quittait la côte et rentrait dans les terres en Normandie, dans la vallée de la Loire et bifurquait vers le sud jusqu’aux Pyrénées, avant de retourner à Bourges en traversant le Languedoc-Roussillon, la vallée de la Garonne et le Limousin. Cet itinéraire varia peu au fil des années et permit au cirque de fidéliser son public. Cependant, contrairement à ses grands concurrents, Bureau ne se produisit jamais dans la capitale, ni, semble-t-il, dans le nord de la France.

La Direction Glasner

Jules et Anna Glasner veillèrent à ne pas changer ce qui avait fait la réputation du Cirque Bureau : des programmes de grande qualité dans un cirque qui ne prétendait pas être autre chose que ce qu’il était. Cette honnêteté fondamentale, rarement partagée par ses concurrents, était la raison de son succès. Le Cirque Bureau n’était ni le plus grand ni le plus clinquant, et ses propriétaires n’amassèrent jamais une fortune considérable, mais il était sain financièrement, et les meilleurs numéros ne rechignaient pas à signer avec un cirque dont l’activité était régulière et la gestion digne de confiance.

Les Glasner firent également appel à des membres de la famille : l’anglais Armand Harry Farlow (1900-1975), mari d’Odette Carelli, fille de Louise, la sœur de Jules Glasner, devint régisseur(French) The stage (or ring) manager—and sometimes Ringmaster—in a French circus. (See also: Monsieur Loyal) général — le poste autrefois occupé par Jules Glasner. Harry Farlow venait du monde forain, où il avait eu sa propre affaire, mais il s’avèra aussi un bon écuyer et participa souvent aux spectacles comme tel. Autre recrue : Octave De Pessemier, époux de Nelly Ferroni, qui assistait les Glasner au département équestre.

Cependant, ce département restait le domaine exclusif de Jules et Anna Glasner, qui règnaient sur un magnifique eecurie d’une trentaine de chevaux ; la cavalerie(French) The ensemble of the horses in an equestrian circus; a group of horses presented "at liberty." des Glasner, dressée par Jules, était l'atout maître du Cirque Bureau. Composée de groupes spectaculaires de douze à dix-huit chevaux, elle était régulièrement invitée dans les cirques résidentiels parisiens et provinciaux durant la relâche hivernale, présentée par Jules Glasner ou Octave De Pessemier (et, après la guerre, par André Vasserot). Cela n’empêche pas néanmoins les Glasner d’engager parfois d’autres numéros équestres — comme la célèbre troupe de jockeys des Ricono-Sturla.

Bureau ne craignait jamais craint d’engager des vedettes, comme il l’avait prouvé avec Mauricia de Thiers en 1904. En 1927, la tête d’affiche du programme fut Charles Rigoulot, « l’homme le plus fort du monde ». Haltérophile de compétition, Rigoulot (1903-1962) avait remporté une médaille d’or aux Jeux olympiques de 1924 et établi deux records du monde dans sa catégorie. Extrêmement populaire en France, il monta un numéro de force dans lequel il était originellement assisté par une star du cinéma muet, Magda Roche, qui avait joué dans le film « La princesse aux clowns » (1925), puis par une partenaire féminine séduisante.

Avec ou sans Rigoulot (qui reviendra en 1939), le Cirque Bureau attirait continuellement un public fidèle grâce à la qualité de ses spectacles, dont beaucoup de numéros étaient les meilleurs dans leur discipline. Durant l’entre-deux-guerres, Glasner engagea des talents tels que l'extraordinaire duo de jonglage et d’équilibre des célèbres Reverhos ; les Bulgares Silaghi à la barre fixe ; la famille Rosetti, extraordinaires fil-de-féristes — famille russe d’origine italienne comme l'étaient les Bedini-Tafanis et leur remarquable numéro d'icariens, qui introduisirent aussi leur jeune jongleur prodige, Paolo Bedini.

Dans les airs, les habitués de Bureau purent admirer, entre autres, Les Algévols et Les Alexime, deux fameuses troupes françaises de trapèze volant à une époque où cette spécialité était encore française ; Louis and John Loïs suspendus à un monocycle inversé — un numéro aérien original plus tard repris et présenté avec succès par le duo français des Idalys ; et la « trapéziste argentine » Rita De La Plata (née Robba).

Comme Mauricia de Thiers, les attractions sensationnelles sont toujours les bienvenues sous le chapiteau(French, Russian) A circus tent, or big top. Bureau : les frères Schlax, cascadeurs à bicyclette ; Madame Alexime, la femme projectile ; Louis Maïss, qui roulait à moto à toute vitesse sur un câble en boucle actionné par deux roues (et deviendra bientôt l’un des plus grands clowns blancs) ; Les Equant-Catalini, qui faisaient du vélo sur une plateforme tournante et inclinée ; le prestidigitateur et escapologiste Steens (Charles Brisbarre), émule d’Harry Houdini ; et « I Centauri », le numéro à sensations de la famillePalmiri, impliquant une moto tournant à toute allure sur une plateforme circulaire surélevée, et entraînant dans sa folle rotation un appareil aérien sur lequel Mafalda et Ines Palmiri exécutaient des suspensions vertigineuses et dangereuses.

Outre les présentations équestres, il y avait de bons numéros animaliers (exotiques et domestiques), mais pas de numéros de fauves. Les numéros comiques de qualité, tels que le populaire comique-acrobate Germain Aéros et les acrobates burlesques à bicyclette Maurice et May, figuraient dans les programmes — mais si ces comiques permettait au public de souffler entre des numéros acrobatiques et aériens de premier ordre, le département clownesque n’était pas le point fort des Glasner : les seuls clowns de renom des années d’entre-deux-guerres furent (en 1938) Robert Despard-Plège et Charley Meyer, clown et augusteIn a classic European clown team, the comic, red-nosed character, as opposed to the elegant, whiteface Clown. bien connus, mais pas assez brillants pour être de vraies vedettes.

Le Cirque Bureau reprit la route le 6 mars 1939 avec un excellent programme comme toujours, avec le clown Harry Pichel, fils du célèbre augusteIn a classic European clown team, the comic, red-nosed character, as opposed to the elegant, whiteface Clown. Franck Pichel — et dont le nom pouvait introduire une confusion bienvenue avec son remarquable père. Les agents artistiques de Bureau étaient Reiffers et Blondeau, une importante agence artistique parisienne ; ils allaient être très utiles dans les années à venir : les récentes annexions territoriales de l’Allemagne nazie rendaient imminente une seconde guerre mondiale — qui éclata effectivement le 3 septembre, après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, poussant la France et la Grande-Bretagne à déclarer la guerre.

La Seconde Guerre mondiale et l’Occupation allemande

La conscription générale fut aussitôt décrétée ; tous les hommes en âge de combattre durent partir et rejoindre leur unité, mais Jules Glasner, vétéran de la Grande Guerre et blessé de guerre, était exempté. Il remballa le matériel du cirque et rejoignit avec Anna les quartiers d’hiver de Bourges. La compagnie y resta en attendant de voir évoluer la situation. À cette époque, il n’y avait ni action immédiate ni menace visible, ce qui contribuait à une incertitude sur la suite des événements.

Le gouvernement, anticipant le danger potentiel à l’est, avait construit dans les années 1930 la « Ligne Maginot » — un système sophistiqué de fortifications défensives le long de la frontière orientale du pays avec l’Allemagne. Au sud, la Suisse maintenait sa neutralité, offrant une zone tampon, tandis qu’au nord, la dense forêt des Ardennes était considérée comme « imprenable » et constituait donc une barrière(French) The line of uniformed artists and assistants who, in the old equestrian circus, stood at attention at the ring entrance to assist their fellow performers if needed. When seen today, the Barrière is usually made of the Ring Crew. naturelle. Compte tenu de ces facteurs, le sentiment général était que la France était bien protégée et que le risque d’invasion semblait lointain.

Jules Glasner décida donc de reprendre les tournées du Cirque Bureau. Amédée Ringenbach étant indisponible, Glasner demanda à Jules Court (1880-1955) de le remplacer. Jules Court avait dirigé plusieurs cirques avec son frère Alfred, ainsi que le célèbre Cirque Pinder. Grâce à sa connaissance de la région — étant natif de Marseille — Court organisa rapidement un itinéraire dans le sud de la France. Reiffers et Blondeau réunirent un programme de qualité avec les numéros encore disponibles, et le cirque reprit la route le 23 mars 1940.

Bureau arborait un nouveau sous-titre : « Le Cirque National », ce qui était approprié vu les circonstances, et qui sera aussi utilisé (comme titre cette fois) par Amédée Ringenbach pour son propre cirque. Bureau était à Marseille lorsque, le 10 mai 1940, l’armée allemande envahit la Belgique et les Pays-Bas, poussant les Français et les Britanniques à intervenir. Le conflit entrant désormais dans une phase active pour la France, Jules Glasner décida de retourner à Bourges. Se souvenant de la Première Guerre, où les chevaux du cirque avaient été réquisitionnés, il dispersa sa cavalerie(French) The ensemble of the horses in an equestrian circus; a group of horses presented "at liberty." dans les fermes voisines.

La Wehrmacht allemande repoussa rapidement les troupes alliées et envahit le territoire français en traversant par la forêt des Ardennes réputée « impénétrable » ! Le 22 juin 1940, le vieux maréchal Pétain (il avait quatre-vingt-quatre ans), qui avait été nommé Premier ministre six jours plus tôt, capitula et la France signa l’armistice avec l’Allemagne nazie. L’Allemagne divisa le territoire français en deux zones : une zone occupée au nord et au sud-ouest (avec une zone militaire protégée le long de la côte Atlantique, territoire de prédilection du Cirque Bureau) — et une « zone libre » au sud, gérée par le gouvernement du maréchal Pétain installé à Vichy.

Les quartiers d’hiver de Bureau à Bourges se trouvaient en zone occupée, à quelques kilomètres seulement de la « zone libre ». Les déplacements entre les deux zones étaient strictement contrôlés et obtenir un « Ausweis » (passeport) ou un « Passierschein » (laissez-passer de secteur) était difficile. Néanmoins, Reiffers (d’origine allemande) et Blondeau s’alignèrent sur les autorités allemandes et le nouveau régime français. Le Cirque Bureau reprit ses représentations à Bourges, s’y produisant cinq jours du 21 au 25 mai 1942, et grâce à ses habiles agents artistiques, parvient à franchir la ligne de démarcation pour se produire à Vichy puis, plus tard en juillet, à Lyon. Ce fut une courte tournée, mais le programme était solide, avec en vedette François et Albert Fratellini (Paul Fratellini était mort en juin 1940 et était remplacé dans le trio par Charley-William Ilès), et André Rollet, célèbre haltérophile français qui avait établi le record du monde mi-lourds en 1927. Beau garçon, avec une partenaire féminine séduisante, l’engagement de Rollet faisait écho à celui de Charles Rigoulot en 1927 — bien qu’il ne fût pas aussi populaire que son prédécesseur : les Fratellini étaient les véritables vedettes du spectacle.

Pour la saison 1943, la publicité de Bureau affirmait qu’il était « le seul cirque actuellement en tournée en Zone Libre ». Cependant, le 11 novembre 1942, à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands avaient franchi la ligne de démarcation et envahi la Zone Libre. Bien que la ligne restât officiellement en place jusqu’en février 1943, la Zone Libre n’existait déjà plus au moment où le Bureau commença sa tournée de 1943. Malgré une surveillance allemande accrue, les ingénieux Reiffers et Blondeau permirent à Jules Court d’organiser les tournées du cirque avec un minimum d’interférences des autorités occupantes.

Le Cirque Bureau n’était pas le seul grand cirque actif en France pendant l’occupation allemande. Bouglione et Amar, deux des plus grands cirques du pays, reprirent les tournées au printemps 1941, bien qu’à une échelle limitée. Ces cirques étaient dirigés par des familles de dresseurs et avaient d’importantes ménageries qui jouaient un rôle central dans leurs spectacles. En revanche, si les Glasner étaient réputés pour leurs magnifiques présentations équestres, ils dépendaient largement d’artistes engagés pour compléter leurs spectacles, ce que Reiffers et Blondeau fournissaient avec talent, mais ce qui était une option coûteuse.

Puis, le 6 juin 1944, le débarquement allié en Normandie bouleversa radicalement l’attitude et les dynamiques politiques allemandes. Les agents de Bureau, Reiffers et Bondeau, qui avaient été en bons termes avec les autorités nazies et vichystes, virent leur avenir devenir incertain. Rien n’indique que le Cirque Bureau ait tourné en 1944 ; ses agents artistiques étaient probablement concentrés sur des préoccupations plus urgentes, et les déplacements par train étaient devenus périlleux en raison des bombardements alliés et du sabotage incessant du réseau ferré par la Résistance.

Les années d’après-guerre

En 1945, la France était libérée et l’Allemagne capitula le 8 mai. Le Cirque Bureau reprit ses tournées, mais dans des conditions difficiles : la majeure partie de son matériel roulant avait été réquisitionnée, et le trafic ferroviaire ne représentait que 30 % du niveau d’avant-guerre. Les Glasner et Jules Court parvinrent néanmoins à s’en sortir. Nombre de numéros avaient déjà été vus dans les programmes précédents, mais le public était avide de divertissement, et l’après-guerre était une période faste pour les cirques. Il y a aussi les superbes numéros équestres présentés par Jules et Anna Glasner, et Octave De Pessemier : ils étaient, selon le légendaire chroniqueur Serge, la « clef de voûte » du Cirque Bureau.

Bien que le réseau ferré fût rapidement reconstruit, les coûts de transport augmentaient fortement et les nouvelles lois sociales alourdissaient les charges. De plus, les municipalités, cherchant à récupérer leurs pertes et à remplir leurs caisses dans cette période d’après-guerre, imposaient des taxes et des exigences supplémentaires aux spectacles itinérants. En conséquence, l’exploitation d’un cirque ambulant devint une entreprise très coûteuse, surtout pour un cirque de taille moyenne comme Bureau. L’industrie du cirque subissait des transformations profondes, et les cirques devaient s’adapter aux goûts du public qui avaient évolué et à des conditions économiques nouvelles.

Néanmoins, Bureau lança sa tournée 1946 en mars avec un programme solide qui avait une véritable vedette clownesque, Polo Rivel. Comme son frère Charlie, il avait quitté le trio familial pour suivre sa propre voie. (Le troisième frère, René, avait reformé le trio Andreu-Rivel avec ses deux autres frères, Rogelio et Celito.) Polo Rivel était assisté de ses quatre enfants. Autre vedette : le magicien Carrington et sa grande troupe, et avec trente-six chevaux dans les écuries, Jules et Anna Glasner continuent d’offrir ce qui était, de loin, les meilleures présentations équestres alors vues en France.

En 1947, Bureau se proclamait « La Gloire du Cirque Français », titre que le chroniqueur Serge, poète dans l’âme, approuvait sans réserve : « Ce qui compte au Cirque Bureau, c’est d’y respirer l’odeur du bon vieux cirque, de ce cirque éternel, miroitant et magnifique, le cirque sans tricherie, sans parade et sans bluff, du cirque pur que l’on doit placer au tout premier rang parmi ceux qui abritant actuellement les gens du voyage. » Les connaisseurs acquiesçaient certainement, mais maintenir un cirque de cette qualité dans une ambiance intime devenait de plus en plus difficile.

Les grands cirques français comme Amar, Bouglione et Pinder utilisaient de vastes chapiteaux à quatre mâts en ligne pouvant accueillir jusqu’à 5 000 spectateurs. Ils voyagaient par la route, ce qui leur donnait plus d’indépendance et de flexibilité, et la possibilité d’ajuster l’itinéraire à tout moment. Ils possédaient aussi d’importantes ménageries accessibles au public toute la journée, ce qui constituait une source de revenus conséquente et leur permettait de proposer des spectaculaires numéros d’animaux exotiques, très appréciés du public populaire — tandis que Bureau restait fidèle à ses principes, malgré les difficultés financières que cela représentait pour un cirque de sa taille.

La tournée 1948 de Bureau visita près de 150 villes, commençant le 13 mars à Bourges et se terminant le 19 octobre à Béziers, avec toujours un programme de qualité. On y retrouvait le populaire illusionniste Mireldo, et Gustave et Max Fratellini, cousins de François et Albert, qui présentaient avec deux partenaires un numéro musical. Gustave et Max avaient formé un trio clownesque Fratellini avant la guerre, mais, poursuivis en justice par leurs illustres cousins, ils se virent interdire l’utilisation du nom Fratellini en France sans la mention de leurs prénoms ; leur trio clownesque travailla donc essentiellement en Allemagne et en Scandinavie.

En 1949, Bureau développa sa publicité avec beaucoup plus d’affichage mural et, surtout, s’adjoignit une ménagerie. Ces innovations suivaient les tendances du moment. Cependant, c’était un temps où les cirques de taille moyenne de qualité disparaissent rapidement. C’était le cas du Cirque Gruss-Jeannet qui, contrairement au Cirque Bureau, bénéficiait pourtant d’une troupe familiale polyvalente : choisi pour s’associer à la populaire station de radio Radio Luxembourg dans une nouvelle expérience mêlant cirque classique et jeux radiophoniques, il allait devenir le cirque le plus prospère de France, doublant rapidement de taille et se plaçant parmi les plus importants du pays.

Tirant avantage de sa nouvelle ménagerie, Bureau présentait désormais des numéros de fauves, ce qu'il n'avait plus fait depuis 1905 (et c’était déjà exception !). Il y en avait deux, appartenant au cirque danois Benneweis : un groupe mixte de lions et de tigres, et un groupe mixte d’ours polaires et grizzlis présenté par le « Capitaine » Bjarns, dompteur maison du cirque Benneweis. Les prestations équestres restaient le cœur du spectacle, avec les superbes numéros de liberté de Jules Glasner, les démonstrations de haute-école(French) A display of equestrian dressage by a rider mounting a horse and leading it into classic moves and steps. (See also: High School) d’Octave De Pessemier, et des sketchs amusants comme le cheval qui se mettait au lit et tirait à lui sa couverture. Anna Glasner était malheureusement absente : elle avait dû mettre fin à sa carrière d’artiste pour cause de maladie — dont les détails sont inconnus.

Jules Glasner devait désormais s’occuper d’Anna, devenue invalide, mais il continuait de gérer le cirque tout en développant et présentant ses exceptionnels numéros équestres. Les Glasner n’avaient pas d’enfants. La marche quotidienne du cirque était assurée par le beau-frère de Jules, Harry Farlow, mais bien que le mari de Nelly Ferroni, Octave De Pessemier, fut un bon écuyer, il n’avait pas le talent créatif des Glasner. Par conséquent, pour la saison 1950, Jules Glasner engagea André Vasserot (1911–1991), écuyer et dresseur accompli, pour l’assister dans le domaine équestre.

En 1950, Vasserot présentait un numéro de liberté et le classique « le cheval et la danseuse » (dans lequel cette dernière imite les pas du cheval) avec Violetta Perez. Son épouse, Philomène (née Manetti), dirigeait le groupe de chevaux et poneys d’Anna Glasner. Comme d’habitude, Jules Glasner présentait sa fameuse cavalerie(French) The ensemble of the horses in an equestrian circus; a group of horses presented "at liberty." ainsi que de courts sketchs équestres, les « chevaux boxeurs » et le « cheval soldat ». Les autres numéros étaient aussi de grande qualité, dont le groupe de lions de Stimpson, le cascadeur Reynaldo, qui roulait à vélo à toute vitesse sur un immense disque instable tournant, et les débuts d’un jeune duo clownesque de talent, Rex & Quito (alors écrit Kito).

Pourtant, si le fidèle public de Bureau continuait de soutenir son cirque, celui-ci avait du mal à séduire une nouvelle génération de spectateurs. L’âge d’or du cirque et du music-hall — époque où ils attiraient un nombreux public curieux et averti — s'était éteint après la guerre. La radio (et bientôt la télévision) divertissait le public à domicile, et avec la nouvelle avalanche de produits hollywoodiens, le cinéma devint un concurrent redoutable du spectacle vivant. Bureau restait populaire, mais il offrait une sorte de « comfort food » circassienne sans véritable innovation, et surtout, son modèle commercial devenait obsolète.

Jules Glasner en avait conscience, et des changements apparurent en 1951. À Paris, Jérôme Medrano, toujours attentif aux goûts du public, avait créé ce qu’il appelait le « spectacle accéléré », assurant le flux continu des numéros sans pause pour les changements de matériel ou autres interruptions. Le public d’après-guerre voulait que les choses aillent vite, alors Glasner reprit l’idée de que Medrano avait eu en 1936 pour son Cirque sous chapiteau(French, Russian) A circus tent, or big top. : l’ajoût d'une petite scène qui était utilisée lors des changements de matériel dans la piste, réduisant les interruptions et donnant un meilleur rythme au spectacle.

Le programme était riche en présentations équestres : Vasserot présentait un bel ensemble de six chevaux gris et six noirs ainsi qu’un numéro de haute-école(French) A display of equestrian dressage by a rider mounting a horse and leading it into classic moves and steps. (See also: High School), tandis que son épouse dirigeait les poneys et un groupe de quatre gris, et Jules Glasner dirigeait un groupe de six chevaux noirs et présentait un vieux succès, « Les Chevaux Pompiers » — une scène où les chevaux jouaient les pompiers éteignant un incendie. Ces nombreux numéros mettaient à profit les ressources équestres de Bureau et remplacaient avantageusement des numéros engagés, réduisant les charges de plateau. Il y avait néanmoins des vedettes de la piste, notamment le dompteur Ivanoff avec un groupe de lions, « Teddy » l’ours cycliste, le spectaculaire numéro aérien de Georges Gommeton, Les Antarès, et le retour des excellents clowns Rex & Quito.

La dernière bataille

Jules Glasner cherchait toujours un moyen d’attirer de nouveaux spectateurs. Inspiré par le succès phénoménal du Radio-Circus Gruss-Jeannet et son association avec Radio Luxembourg (dont la publicité sur les ondes était incessante), il tenta une approche similaire pour la saison 1952 : il signa un accord avec la RTF, qui contrôlait plusieurs stations nationales, et avec les Industries du cuir, auxquelles Bureau apportait un soutien publicitaire en échange de leur promotion du cirque pendant la tournée.

La formule du Radio-Circus proposait d'excellents numéros de cirque en première partie, puis après l’entracte, les populaires jeux radiophoniques de Radio Luxembourg, présentés par ses animateurs vedettes et enregistrées en direct avec le public du cirque. La RTF ne diffusait pas de jeux radiophoniques à l’époque, et donc, afin d'ajouter une dimension vedette au spectacle, la RTF et Bureau engagèrent la célèbre troupe de Robert Dhéry, « Les Branquignols », dont les hilarantes productions triomphaient sur les scènes Parisiennes depuis 1948.

La partie cirque du spectacle était solide, avec le dompteur Stimpson présentant un groupe de lions et d’ours ; Tréblas, un hercule qui partait dans les airs suspendu par les omoplates ; les Rolling Stars sur patins à roulettes ; les désormais familiers Rex & Quito ; et le célèbre numéro de trapèze volant des Algévols, entre autres. Outre la traditionnelle cavalerie(French) The ensemble of the horses in an equestrian circus; a group of horses presented "at liberty.", Jules Glasner présente ses populaires sketches équestres : « Le Bal », « La Chasse à Courre » interprétée par des poneys, et « L’Arrestation » où les rôles du bandit et des policiers étaient joués par des chevaux. André Vasserot proposait une haute-école(French) A display of equestrian dressage by a rider mounting a horse and leading it into classic moves and steps. (See also: High School) en tandem (avec un second cheval dirigé aux longues rênes).

Malheureusement, la RTF, un office public très conservateur, ne pouvait rivaliser avec Radio Luxembourg, une dynamique station commerciale, et la tournée était organisée par un nouveau venu dépêché par la RTF, peu au fait des habitudes de Bureau. Autre problème, et de taille : avant l’avènement de la télévision et leur succès au cinéma, les Branquignols étaient peu connus hors de Paris. De plus, le public provincial était inaccoutumé à leur humour burlesque, d’inspiration anglo-saxonne, et leurs sketches, conçus pour la scène, ne s’adaptaient pas bien à la piste de cirque.

Le résultat fut désastreux : copier une formule sans bien comprendre les ressorts de son succès est une erreur fréquente dans le show-business, et Jules Glasner n’y échappait pas. En milieu de saison, il annula ses contrats avec la RTF et les Branquignols et demanda à Jules Court de trouver des numéros pour compléter son programme et de réorganiser la tournée. Les Branquignols, quant à eux, créèrent un nouveau spectacle, La Plume de ma Tante, qui triompha à Paris, puis à Londres et enfin à Broadway, où il remplit la salle deux ans durant avant une grande tournée américaine. (Plusieurs membres de la troupe deviendront plus tard des vedettes de premier plan de la scène et de l'écran.)

De l’échec de 1952, Jules Glasner tira deux conclusions : mieux vaut s’en tenir aux recettes éprouvées, et le voyage par rail manque de souplesse en cas d’incident durant la tournée. Il décida enfin de passer au transport routier, comme tous les grands cirques français. (Seul Henri Rancy, qui utilisait pour son Cirque Napoléon Rancy une « semi-construction(French) A temporary circus building, originally made of wood and canvas, and later, of steel elements supporting a canvas top and wooden wall. Also known as a "semi-construction." » et des bâtiments de cirque provinciaux, et restait longtemps sur place, continuait de voyager par le train.) Glasner acheta donc tout le matériel nécessaire au transport routier, et Bureau entama sa tournée 1953 avec un programme de cirque classique.

La publicité mettait en avant le nouveau transport routier, qui, disait-elle, offrait au Cirque Bureau « une indépendance nouvelle lui permettant de présenter un spectacle supérieur à tout ce qui a été vu à ce jour. Bureau reste toujours le Premier Cirque de Français. » Le spectacle était en effet remarquable, avec en vedette la belle trapéziste Elsane, et une cascadeuse nommée Hanny Gadbin Rex qui effectuait un plongeon depuis une haute plateforme, et terminait sa course en glissant sur une rampe.

Parmi les autres numéros, Willy and Jo réalisaient leurs vertigineux équilibres sur un vélo perché au sommet d'un haut piédestal, la famille Moustier présentait deux numéros acrobatiques, dont l'un sous le nom des Dallys, et il y avait aussi les remarquables jeux icariens des Bedini-Tafani (qui incluait Nona Bedini, qui épousera Louis Moustier).

Côté animaux, le Cirque Bouglione fournit un numéro de chameaux, un groupe de trois éléphants et un groupe d’ours polaires. André Vasserot et Jules Glasner présentaient comme d’habitude plusieurs numéros équestres de haut niveau, tandis que Rex & Quito, maintenant très populaires, offrent leurs entrées clownesques. C’était un spectacle de grande qualité que Bureau présentait comme sa 99e saison (la 99e saison depuis l’arrivée de Jean Bureau chez les Tagg, pour être exact). Ce sera aussi la dernière saison du Cirque Bureau.

Épilogue

Jules Glasner avait soixante-dix ans. Son épouse souffrait de la maladie d’Alzheimer et son état était alors très avancé. Qu’il se soit agi de sa maladie initiale ou d’une complication survenue ensuite, nul ne le sait, mais son état s’était aggravé, obligeant son mari à lui consacrer davantage de temps. Sans héritiers pour lui succéder, il choisit finalement de ne pas repartir en tournée en 1954 et ferma le cirque. Il vendit tous les biens du Cirque Bureau — à l’exception de ses chers chevaux, qu’André Vasserot continuera de présenter dans d’autres cirques.

Anna Ferroni-Glasner, dernière descendante de la lignée Bureau, décéda à Bourges le 12 octobre 1958. Quatre ans plus tard, le 15 novembre 1962, son époux perdit la vie dans un accident de voiture à Saint-Doulchard, près de Bourges. Il avait soixante-dix-neuf ans. Directeur de cirque respecté et brillant dresseur de chevaux, Jules Glasner était un homme foncièrement bon qui était apprécié dans la profession. Il avait constamment maintenu la réputation d’excellence du Cirque Bureau — un cirque qui avait conservé sa popularité et, même des années après sa disparition, continua d’être tenu en haute estime par son ancien public.

Pour en savoir plus

  • Paul Adrian, Sur les Chemins des Grands Cirques Voyageurs (Bourg-la-Reine, published by the Author, 1959)
  • Alain Simonet, Le Cirque Bureau, Direction Jules Glasner (Aulnay-sous-Bois, Éditions Arts des Deux Mondes, 2009)

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